Interview de Michel Aglietta : « Une dévaluation compétitive euro/dollar est à craindre »

Pierre Talbot : Pourquoi la zone euro est-elle le maillon faible de l’économie mondiale ?

Michel Aglietta* : La crise bancaire a rebondi comme il fallait s’y attendre en crise de dettes souveraines. L’Eurogroupe fonctionne sans coordination budgétaire. Le pacte de stabilité, imposé par l’Allemagne, a volé en éclats devant le sauvetage des banques qui a transféré les dettes aux Etats. La spéculation contre la Grèce vise en réalité l’incohérence de la zone euro qui a perdu la confiance des investisseurs étrangers en montrant à quel point elle n’avait pas de politique économique commune.

La monnaie peut-elle être gérée hors d’un contexte d’austérité ?

M.A. : Une politique d’austérité peut être une véritable bombe à retardement pour nos économies si elle n’est pas accompagnée par un secteur privé dynamique. Or celui-ci sort d’une crise de surendettement dans de nombreux pays. Les ménages cherchent à se désendetter et à épargner plutôt que dépenser. Les entreprises sont très prudentes en l’absence de perspectives assez porteuses pour justifier des investissements nouveaux. La baisse de l’euro est donc bénéfique en créant une demande externe à condition qu’elle ne dégénère pas en crise de change. C’est un scénario possible en 2011 si les Etats-Unis se trouvent avec un double déficit des finances publiques et de la balance courante. Une perte de confiance des investisseurs étrangers dans l’Europe et les Etats-Unis à la fois pourrait provoquer une course à la dévaluation entre l’euro et le dollar.

L’Europe et l’euro peuvent-ils rebondir ?

M.A. : En soixante ans de construction européenne, l’Europe a toujours su surmonter ses crises et prendre des virages stratégiques. Aujourd’hui, il faut qu’elle soit capable de mettre en place des mécanismes de transferts budgétaires entre pays, par exemple via la constitution d’un Fonds européen. En unifiant les marchés des dettes publiques, des titres obligataires portant signatures de la communauté des Etats de la zone euro remplaceraient les titres nationaux Dans cette perspective, les réticences de l’Allemagne sont déterminantes parce que le statu quo n’est guère crédible. Pour sortir de la crise par le haut, il manque à l’euro une souveraineté politique et à l’Europe un leadership courageux et visionnaire. Sans une avancée politique vers un fédéralisme budgétaire, le danger d’insolvabilité de plusieurs pays, non maîtrisé collectivement, peut entraîner des réponses nationales qui conduisent à l’éclatement de la zone euro. Si tel est le cas il faudra redéfinir une grille de change entre les monnaies nationales reconstituées, qui redonne de la compétitivité aux pays qui en ont perdu le plus depuis 1999. L’exemple des pays scandinaves montre que les économies peuvent renouer avec la croissance très rapidement grâce à des politiques structurelles appropriées, à condition d’être soutenues par la baisse maîtrisée du taux de change

* Michel Aglietta est économiste, professeur à Paris X et conseiller au Centre d’études prospectives et d’informations internationales.

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Peintre, journaliste
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