« L’opinion publique est la clé de la crise »

Interview de Philippe Dessertine, professeur d’université et directeur de l’Institut de haute finance  (IHFI)

Philippe Dessertine

Pierre Talbot : Avec la crise un risque de guerre est-il réel ?
Philippe Dessertine : Dans mon dernier ouvrage*, j’ai souligné combien les tensions géopolitiques, liés aux ressources énergétiques et aux matières premières, étaient exacerbées par la crise économique et pouvaient déclencher des guerres réelles. La situation au Maghreb le montre bien. Sur fond de pauvreté et d’inégalités insupportables, ces conflits peuvent déstabiliser totalement l’Occident dont l’essentiel est un niveau de vie élevé basé sur la surconsommation. Au point que, si nos démocraties se sentaient vraiment menacées dans leur fondement, comme par exemple avec des contagions de déstabilisation à l’Arabie Saoudite et au Yémen voire à la Chine, les démocraties pourraient elles-mêmes être tentées par la guerre pour préserver leur pré carré. Ce que nous vivons aujourd’hui n’est pas sans rapport avec la situation des années 30. A cette époque, la réponse politique a été de faire monter les extrêmes, de désigner à l’opinion publique des boucs émissaires tout en amplifiant la colonisation et ses retombées économiques asymétriques.

Qui sont les boucs émissaires aujourd’hui ?
Il est d’usage de désigner comme responsables de la crise l’industrie financière et les multinationales. C’est juste techniquement mais il faut surtout considérer qu’elles apportent des réponses folles à une demande de croissance folle. De ce point de vue, la relance est une supercherie. La véritable clé à la crise est l’opinion publique et le courage des politiques qui la servent. Aux USA, un discours qui dirait aux Américains qu’ils vivent au-dessus de leurs moyens est inaudible. C’est pourquoi il faut d’abord affronter la crise sur le plan idéologique car la crise est avant tout un problème politique. La difficulté étant de faire surmonter aux opinions publiques occidentales l’idée de déclassement en lui faisant adopter un autre style de vie. Mais c’est incontournable au regard des ressources de la planète et de son environnement. Dans ce sens, l’Occident a à apprendre des pays émergents.

Un amendement de l’Occident n’est-il pas utopique ?

Le modèle de croissance anglo-saxon, source d’excès et de tensions, a fait son temps avec la globalisation source de rééquilibrages, notamment des richesses. Cette dernière doit être poursuivie avec comme viatique le formidable atout de la révolution numérique et de la protection de l’environnement que va porter la jeunesse et qui va révéler une nouvelle forme d’économie. Là est l’espoir. Pour l’heure, la résorption de la dette des Etats est centrale tout comme l’inversion du creusement des inégalités et l’encadrement de l’industrie financière. La rigueur sera acceptée si elle s’accompagne d’aides aux plus faibles et aux classes moyennes. Pour tout cela, un effort pédagogique auprès de l’opinion publique est capital. Mais je crois à l’intelligence des peuples et au devoir de transparence des faits, coeur de la démocratie et de la liberté. Ce sont des points que je développe dans mon prochain ouvrage à paraître très bientôt.

* Le monde s’en va en guerre. Editions Anne Carrière (2010).

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Peintre, journaliste
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