Jacques Attali : « Il est urgent de réparer le monde »

Turn page haletant que l’on ne lâche pas, votre dernier roman – Notre vie, disent-ils (Fayard, 2014) – nous projette dans l’avenir de quelques mois avec la menace d’une 3e guerre mondiale dont la Russie serait le centre. Nous y sommes déjà ? Les tensions actuelles sont très sérieuses et le monde peut effectivement basculer dans le chaos. Dans un contexte de crise économique mondiale qui n’en finit pas ; un chômage des jeunes au plus haut partout dans le monde ; une croissance qui ne revient ni en Europe, ni au Japon, ni dans bien des pays émergents j’imagine une suite d’évènements qui pourraient s’enchaîner : un attentat à Londres, des risques de conflit qui s’aggravent en territoire kurde, – riche de réserves considérables (gaz en Syrie, pétrole en Irak, réserves d’eau en Turquie) –, en mer de Chine pour la propriété d’îlots entre la Chine et le Japon. Deux zones de tension pour lesquelles la Russie pourrait intervenir ce qui par le jeu des alliances pourrait déclencher une troisième guerre mondiale. Les dirigeants du G20 n’arrive même pas à rédiger un communiqué commun et de peur d’un effondrement des cours, leurs banques décident de relâcher toutes les contraintes, comme en 2008. Dans le New York Times, le professeur Krugman plaide pour l’isolationnisme et explique que les USA pourraient une nouvelle fois entrer en guerre pour sortir d’une crise économique.  Tout cela est possible mais pas certain bien que dès lors que s’enchaînent simultanément un cycle de Juglar, un cycle de Kondratieff et un cycle de Kuznets* – ce qui est le cas aujourd‘hui – la probabilité d’une guerre mondiale devient maximale. Ceci dit, c’est un roman : cela permet d’ouvrir toutes les portes que l’on veut et sortir les évènements de leur inscription dans le temps réel. L’homme est libre et il a la capacité d’infléchir son avenir en sachant que le temps est son allié. Mais pour cela il doit comprendre son passé. C’est le sens de ce roman.

Votre héros a un don de voyance. Un peu comme vous ? Vos prédictions parues dans nos colonnes en 2009 se sont révélées parfaitement exactes. Avez-vous un don de voyances comme votre personnage ? Il est vrai que j’arrive fréquemment à anticiper l’avenir et parfois d’une manière très précise. Mais en fait cela n’est pas difficile. Il faut simplement énormément de curiosité, de l’intuition et amasser beaucoup de connaissances : cela permet  d’établir des liens entre les choses, les événements et donc de prédire l’avenir. Mon héros voit la guerre arrivée et tente d’agir pour l’éviter mais il doit forcément lutter contre les criminels qui la souhaitent. D’où le titre de mon roman. « Ils » ce sont ceux qui pensent que de toute façon leur vie est plus intéressante que celles des autres qu’ils sont donc à sacrifier. Mais il a liberté de ne laisser personne d’autre que lui écrire son histoire et celle du monde qu’il pense devoir réparer. Il y arrivera finalement en comprenant son passé.

 

Que signifie « réparer le monde » ? Est-ce d’ordre économique ?

Oui, bien sûr ! L’argent est le sang de notre monde. Il est aujourd’hui urgent d’accélérer la transition du libéralisme vers une socialisation de l’essentiel des fonctions monétaires pour aboutir à une gouvernance mondiale. La finance-casino peut cesser avec une information économique et financière équitablement répartie, un meilleur contrôle des risques et d’accès au crédit et une séparation entre activités de marchés et activités. Cela implique une nouvelle répartition des richesses et des Etats de droit forts.

Est-ce bien réaliste de croire à ce qui revient à une réversibilité du système économique vers plus d’équité et de justice ? Vous qui me dites que je rêve, vous rêvez peut être votre rêve… Diderot a rappelé en son temps que le réel ne se réduit pas à ce qui a déjà été écrit de lui. Il est ce qu’il en reste à écrire, à imaginer, à vivre et à aimer. C’est ce que je crois. Tout est possible : c’est là le paradoxe de la relativité du temps et de la physique quantique. Hier nombreux pensaient impossible de voler dans les airs. Aujourd’hui, les visions d’auteurs de science-fiction comme Isaac Asimov (Fondation), Dan Simmons (Ypérion), Van Vogt (Le monde du non-a), Philip Kindred Dick ou encore Frank Herbert (Dune). Sont aux yeux de beaucoup le reflet de rêves et non de réalités à venir !

 Votre roman débute en Afrique et se dénoue en Inde pour s’achever à Jérusalem. Une équation à résoudre? Le berceau de l’humanité se trouve en Afrique et elle est aujourd’hui notre avenir. Avec deux milliards d’habitants au cours du XXIe siècle, l’Afrique va doubler sa population, ce qui est considérable et aussi une chance pour la France car une grande partie de ce continent est francophone. Le temps de l’Afrique est venu ! Dans mon roman, une nouvelle science « l’ethno-mathématique » permet de remettre à jour des sciences des temps premiers comme la maîtrise des fractales  qui ne sont apparues en mathématiques (la langue de l’univers car elles sont hors du temps, sans passé, présent ni avenir) il y a seulement une quarantaine d’années**. En démontrant que cette structure mathématique se retrouve aussi bien dans l’organisation spatiale de l’habitat de certains villages du Cameroun que dans la nature. Voilà concrètement ce que eut apporter la compréhension profonde du passé pour améliorer notre avenir. Encore faut-il être curieux et à l’écoute comme le sont plus facilement les femmes que dans le rapport de force des hommes ainsi souvent aveuglés. Il y a réellement beaucoup à apprendre dans le passé comme le montre déjà par exemple la compréhension de la médecine traditionnelle chinoise. L’Inde est le pays par excellence des religions,  des pratiques mystiques aux savoirs anciens. Dans mon roman le héros y découvre le paradoxe du rêve et l’opposition des deux voies qui soutiennent l’action : l’une demande du temps, l’autre pas. « Quant à Jérusalem, elle est, en autre, le symbole d’un peuple qui a justement rappelé à l’humanité que sa mission est de réparer le monde. ». Ce qui sera un autre monde dans un autre temps. Il est à découvrir dans tout le rien qui nous entoure pour paraphraser Diderot***.

Au fond, vous invitez chacun de nous à accepter d’être à la fois Prométhée et Epyméthée ? A méditer. (Rires)

* Théorie des cycles économiques. ** par Benoît Mandelbrot. *** Lettre terminée dans le noir par Denis Diderot à Sophie Volland le 10 juillet 1759 par ses mots : « …j’y continue de vous parler, sans savoir si j’y forme des caractères. Partout où il n’y aura rien, lisez que je vous aime. ».  A lire : Diderot ou le bonheur de pensée (Fayard, 2012).

Bio express

Né le 1er novembre 1943 à Alger, Jacques Attali, « homme libre », a été conseiller d’État, professeur d’économie, conseiller spécial de François Mitterrand puis fondateur et premier président de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD), il a présidé la Commission pour la libération de la croissance française et dirige actuellement PlaNet Finance et Attali & Associés. Il a publié plus de 65 essais, biographies et romans et rédigés de nombreux rapports dont Pour une économie positive (Fayard/La Documentation française, 2013). Depuis peu, il se produit sur scène comme chef d’orchestre.

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Peintre, journaliste
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