« L’entreprise devrait être un lieu de gentillesse »

Emmanuel Jaffelin est le premier philosophe à théoriser la notion de gentillesse. Par ce nouveau concept, il interroge simultanément les finalités de l’entreprise comme aventure humaine où se reflètent les nouveaux enjeux de nos démocraties marchandes.

Votre Eloge de la gentillesse a suscité, lors de sa publication, l’intérêt des chefs d’entreprise. Pourquoi ? Il est vrai que le mot gentil sous-entend dans son acception courante l’idée de mièvrerie et de naïveté. Il peut donc paraître étonnant que des chefs d’entreprise – du Cac 40 aux PME – me sollicitent depuis 2010 pour mettre la gentillesse à l’honneur dans un milieu qui n’est pas forcément connu pour faire dans la dentelle ! Inspirée de situations quotidiennes que j’ai observées, la gentillesse se définit comme le fait de rendre service à quelqu’un qui me le demande. S’il n’y pas de demande, je rends un service de manière intrusive : c’est ce que j’appelle la sollicitude. D’un autre côté, le respect consiste à observer des règles. La gentillesse est donc l’une de ces trois formes de l’empathie : elle se situe entre les feux de la sollicitude (Amélie Poulain) et la glace du respect (Laisser libre la place réservée aux handicapés). Mais cette position médiane sur le spectre de l’empathie en fait une intelligence profonde et fructueuse des relations humaines. Mettre en valeur la gentillesse dans l’entreprise – où elle se trouvait déjà – revient à faire des relations humaines une source de dynamisme qui se manifeste autant dans l’atmosphère sociale que dans l’ambiance de travail. Mais la gentillesse n’est pas un simple supplément d’âme de la vie économique : elle révèle aux entrepreneurs leur nouvelle fonction politique.

En quoi les chefs d’entreprise endossent-ils le rôle des hommes politiques ? L’entreprise est bien sûr un lieu de création de richesse, mais elle constitue aussi une matrice des relations sociales de nos sociétés qui baignent dans le jus de « l’économisme ». Le pouvoir est sorti des mains des hommes politiques pour entrer dans celles des entrepreneurs. Platon présentait l’homme politique comme un tisserand, capable d’entrelacer (sunplokè, en grec) l’un et le multiple. Aujourd’hui, l’homme politique ne sait que pondre des lois et promouvoir les entrepreneurs qui contribuent à l’enrichissement de la nation, autrement dit à l’embauche et à l’augmentation des salaires. L’entrepreneur est ce nouveau tisserand, qui n’en a pas encore conscience, mais qui a compris que son pouvoir était réel. Il peut en faire un usage cynique, apanage des cost killers, ou gentil, option qui l’anoblit et fait de lui le nouveau gentil-homme politique de la post-modernité ! Avec la gentillesse, l’entreprise réintroduit l’humanisme en son sein. C’est une tendance lourde de notre époque. L’entreprise doit faire des bénéfices, c’est bien sûr là la condition de son existence ; mais elle doit aussi permettre à ses salariés de s’y épanouir. Ce bien-être libère une forte énergie dont profitent évidemment l’entreprise et, en retour, la société. Les différentes sphères de sociabilité (famille, lieu de culte, club de sport, assemblée délibérative) sont toutes poreuses les unes aux autres. L’intelligence humaine que l’entreprise cultive passe dans les autres sphères ; la bêtise aussi. La gentillesse génère donc un cercle vertueux, un dispositif winner-winner dirait-on sous d’autres latitudes ! L’économie solidaire peut paraître en marge de l’économie capitaliste : elle rappelle simplement à la société que l’entreprise a deux finalités, l’une économique visant à produire de la richesse, l’autre politique visant à créer de la sociabilité. A la différence de l’entreprise capitaliste, l’entreprise solidaire met la seconde finalité au premier plan ; mais les deux entreprises travaillent dans une direction politique : créer des liens humains. Les entreprises constituent la trame d’un tissu politique où se croisent les fils de la spiritualité et de la matérialité de l’aventure humaine.

Introduire de la gentillesse dans l’entreprise est-il réellement possible? Pour moi, les chefs d’entreprise sont des aventuriers au sens noble du terme. Leur prise de risques est souvent importante. Pour vivre leur rêve, ils sont capables de gager leurs biens, de se mettre vraiment en danger. Introduire la gentillesse dans leur entreprise peut paraître futile à certains d’entre eux. Cependant, d’autres ont remarqué que le management anglo-saxon, rivé aux process comme un convalescent à ses béquilles, génère des conflits, une absence de motivation et des relations humaines  fausses. Si cette vision des relations réglées et formelles dans l’entreprise convient à certaines sociétés, elle est source de malaise et de frustration dans les sociétés latines où l’humeur et la subjectivité ont droit de cité ! Etre à l’écoute des salariés ne représente pas une faiblesse, mais une force, pour l’entrepreneur comme pour les concernés. Il en va de même pour le middle manager, qui peut être soupçonné dans les débuts de cynisme par son empathie, mais une fois compris par les salariés que la construction d’une atmosphère de travail repose sur l’intersubjectivité et non pas seulement sur des liens d’autorité, le manager deviendra lui aussi un gentleman. Reconnaître dans la gentillesse une intelligence de l’émotion et une empathie constructive conduit l’entreprise à devenir une gentilhommière, autrement dit un lieu où l’on s’anoblit par les relations humaines qui rendent possible le travail. Encore mieux que une simple Great place to work !

Les chefs d’entreprise ont-ils vraiment conscience de leur pouvoir sur la société en dehors de la dimension économique ?Non, je le constate régulièrement. Dans leur conscience de leur fonction, l’économique continue de primer le politique. Ce transfert involontaire, inconscient et historique du pouvoir par le monde politique au monde entrepreneurial est finalement relativement récent. Peu d’entrepreneurs ont conscience de leurs réelles capacités à transformer la société par une évolution des relations humaines au sein de leur entreprise. En latin, gentilis signifie noble. Le terme s’est galvaudé au point de désigner le noble et l’ig-noble et d’aboutir à cette ambiguïté qui fait du gentil soit quelqu’un de bienfaisant, soit un simple d’esprit. Revaloriser cette notion en la fondant sur un acte moral simple et pétillant – celui visant à rendre service – tout en montrant qu’il n’est pas étranger à l’économie, permet d’envisager nos sociétés marchandes sous un jour nouveau et lumineux : la réconciliation de nos vieilles civilisations de l’honneur et de notre société du bonheur.

Emmanuel Jaffelin, auteur de L’éloge de la gentillesse (Editions François Bourin, 2010), Petit éloge de la gentillesse (Editions François Bourin, 2011), Petite philosophie de l’entreprise (Editions François Bourin, 2012), On ira tous au paradis (croire en Dieu rend-il crétin, Flammarion, 2013), Apologie de la punition (Plon, 2014).

 

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Peintre, journaliste
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