« L’Europe se trompe de diagnostic »

Interview de Jérôme Creel, directeur-adjoint au département des études de l’OFCE/Sciences Po et professeur associé d’économie à ESCP Europe

La politique de restriction budgétaire prescrite par la Commission européenne est-elle bonne pour l’économie?
Réduire les déficits publics est acceptable en période de croissance dans la mesure où l’économie peut absorber les conséquences de la diminution des dépenses publiques et de la hausse de la fiscalité sur l’économie, notamment sur la consommation mais aussi sur l’investissement des entreprises. Cependant, lorsque la récession menace, comme c’est le cas aujourd’hui, ou lorsque la croissance économique est positive mais faible et fragile, et que le taux de chômage a atteint un niveau élevé, une politique de contraction budgétaire ne peut avoir que des effets néfastes sur la vie des entreprises et de citoyens. Actuellement, et malheureusement, l’Europe adopte une position inverse à celle des Etats-Unis qui favorise la relance pour soutenir l’activité. C’est la priorité pour ce pays qui pourrait encore utiliser une politique encore plus expansionniste (par le biais d’injections supplémentaires de liquidités ou d’un nouveau plan de relance, moins à l’ordre du jour depuis la défaitre électorale du Président Barack Obama) sans se soucier des conséquences économiques néfastes qu’elle pourrait provoquer ailleurs dans le monde, notamment par le biais d’une dépréciation du dollar. Compte tenu de cet autocentrisme, que les Etats-Unis partagent d’ailleurs avec la Chine mais aussi avec les pays européens pris individuellement  – par autocentrisme, on entend que les autorités publiques adoptent les stratégies qu’elles jugent les plus efficaces pour leur propre économie, sans se soucier de leurs conséquences sur les pays partenaires, nous sommes loin de l’apparition d’une gouvernance mondiale.

Comment s’explique cette différence de politique économique entre les Etats-Unis et l’Europe ?
En réalité, cette opposition apparaît d’ordre principalement idéologique. Les membres de la Commission européenne semble enfermer dans une logique doctrinale qui fait fi des raisons qui ont prévalu à l’augmentation récente des déficits publics, c’est-à-dire la crise financière et la récession qui s’en est ensuivie. Le principe qui se dégage des propositions récentes de la Commission européenne est qu’une politique de rigueur entraîne la stabilité des prix et attire les investissements nécessaires à la croissance. Mais l’examen des faits ne permet pas d’établir de liens directs entre ces différents éléments. Sur la base de ce constat, les Américains ont choisi de chercher la croissance à tout prix et à utiliser tous les instruments à leur disposition : taux d’intérêt, taux de change, fiscalité et dépenses publiques. En cela ils sont plutôt en phase avec les recommandations du Fonds monétaire international (FMI) face à la crise. A l’évidence, l’Europe se trompe de diagnostic et donc sur les mesures à prendre pour la surmonter. D’autant plus que les évaluations menées par les agences de notation, en particulier sur les risques de défaut de paiement des Etats, reposent sur des modèles statistiques très frustes et donc peu fiables.

Le FMI s’oppose donc à la rigueur ?

Les positions du FMI ont bien changé depuis la mise en place de sa nouvelle gouvernance. Pour lui, il ne s’agit pas d’être opposé par principe à la rigueur mais de s’adapter à la situation de crise que les pays occidentaux traversent. A grands traits, cette nouvelle approche du FMI repose sur trois principes, les 3 T : timely, temporary, et targeted. Le premier signifie qu’il faut utiliser les instruments de politique budgétaire au bon moment : la rigueur est applicable pourvu que la croissance soit forte et solide. Le second indique que les mesures doivent être prises de manière temporaire et sur de courtes périodes, de l’ordre de 3 ans par exemple. Cela vaut pour les phases de relance, principalement : les projets d’investissement public pour la réalisation de grands travaux, financés par l’Etat et réalisés par le secteur privé, la distribution de tickets d’alimentation, l’annulation d’une tranche de l’impôt sur le revenu, peuvent être très efficaces pour peu qu’ils soient circonscrits dans le temps. Le troisième T affirme l’idée que les mesures doivent être bien ciblées : PME, chômeurs, secteurs d’activités, réglementation des activités spéculatives des banques. Nous sommes malheureusement loin d’une réflexion sur ces trois principes au niveau européen. Le renforcement de la discipline budgétaire reste le leitmotiv de la Commission européenne.

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Peintre, journaliste
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