« La face du monde peut changer très vite »

Interview de Thierry de Montbrial, directeur et fondateur de l’Institut français des relations internationales (Ifri)


Pierre Talbot : Est-ce la fin du leadership des USA?
Thierry de Montbrial : C’est probablement un cycle de cinq siècles de domination du monde par les Occidentaux qui s’achève. Comme le disait le grand économiste Maurice Allais, « nous vivons des temps à de nombreux points semblables à ceux qui ont précédé ou accompagné la décadence de l’empire romain. » La tendance est que l’ensemble des BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) et plus généralement les pays émergents voudront de plus en plus ouvertement peser sur les affaires ayant des incidences planétaires. Cette nouvelle forme de non-alignement n’est pas un anti-occidentalisme mais si la tendance se consolide, elle pourrait assez rapidement changer la face du monde. La Chine sera peut-être la première puissance planétaire en 2050, à la place des USA. Elle possède aujourd’hui un fort dynamisme économique et politique qui s’exprime par un fort activisme pour l’accès aux ressources dans toutes les parties du monde. Mais il faut être prudent car, comme en politique, les perceptions comptent autant et parfois plus que les réalités. L’extrapolation sur les décennies à venir de son taux de croissance observé actuellement et de son développement technologique peut ne pas se vérifier. En toile de fond, la rivalité des grandes puissances fait que les USA tente de contenir la Chine par l’Inde et on ne sait sur quoi va déboucher le grand test en Moyen-Orient que j’avais annoncé*.

Quel avenir pour l’Europe ? La crise n’a pas ou peu affecté l’expansion des grands pays émergents. De leur côté, les USA démontrent une nouvelle fois leur capacité à rebondir avec 3% mais personne ne voit clairement comment ils peuvent reprendre en main le budget avec un déficit supérieur à 10% du PNB. Du jamais vu depuis la dernière guerre mondiale sans compter un chômage inquiétant. Pour l’Europe, le phénomène le plus impressionnant est la déstabilisation de l’euro. Bien sûr, l’Europe a fini par faire face avec le consentement de l’Allemagne et notamment le revirement de bord de Jean-Claude Trichet qui a autorisé l’achat direct par la BCE des titres d’Etat menacés. Mais l’impression reste qu’il n’y a toujours pas de pilote de l’avion européen et que les partenaires de l’UE peinent à comprendre la nouvelle gouvernance trop complexe  découlant du traité de Lisbonne finalement ratifié par les 27. Ceci dit, l’hypothèse la plus probable me paraît être que l’eurozone et l’UE sortiront plus fortes de cette crise avec une meilleure gouvernance et des mécanismes de solidarité.

Va-t-on vers une gouvernance mondiale? Plus que jamais, l’UE composée de pays hétérogènes, comme les BRIC, reste un laboratoire de gouvernance qui préfigure ce que pourrait devenir l’organisation du système international à l’horizon des deux prochains siècles. Pour l’heure, le G20 se confirme comme un groupe pertinent mais son efficacité est discutable et son articulation avec le FMI peu claire, alors que ce dernier s’est vu ses ressources triplées par le G20. Pourtant il doit d’urgence répondre à deux questions : comment réguler le système financier et comment coordonner les politiques macroéconomiques. Le fera-t-il à temps?

* Ramses 2011 (Rapport annuel mondial de l’Ifri sur le système économique et les stratégies), Editions Dunod. 25 euros.

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Peintre, journaliste
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